Mongolie, terre des hommes libres et des chevaux sauvages.

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Mongolie - Entre les rêves et les steppes, il y les Hommes et les chevaux
de Ben, le 21-11-2006

Mongolie, terre des hommes libres et des chevaux sauvages.

Mongolie, terre des hommes libres et des chevaux sauvages.

République de Bouriatie, Région de Sibérie – Russie.

Oulan-Oudé, place Sovetov. Je savoure une grappe de raisin en sachant que c’est certainement les derniers fruits que je mange. Ils seront si rares en Mongolie. Je suis devant la tête de Lénine, le monument le plus grand du monde. J’attends 11h00, l’ouverture du consulat de Mongolie. Impatient. De vieux haut-parleurs crachent une musique aux airs très patriotiques. Symbole d’une Russie qui essaye de se raccrocher à ses années soviétiques. Quelques passants traversent cette place glaciale, chapka enfoncée et tête baissée. Je sens une forme de résignation dans le regard des Russes de cette région. Peut être sont ils d’anciens prisonniers du goulag ?

 Je quitte cette ville, capitale de la Bouriatie, ancien lieu de halte des caravanes de la route du thé venant de Chine. Dans les brumes épaisses d’une pollution effroyable, je regarde Oulan-Oudé qui s’éloigne. Je vais dans quelques jours quitter la grande Russie et entrer en Mongolie. Une autre étape. D’autres rencontres. Un changement certain de culture.

Peuple Mongol, les Bouriates composent aujourd’hui 30% de la population de la Bouriatie. Culturellement les Bouriates ont gardés leurs croyances chamanes et animistes tout en se convertissant plus ou moins au bouddhisme tibétain. Cependant, durant les années 1930, au plus fort des persécutions antireligieuses communistes, pratiquement tous les Datsan (temples bouddhistes) furent détruits. Aujourd’hui, le bouddhisme bouriate renaît, de nombreux datsan ont été reconstruits et les Bouriates retrouvent leur identité culturelle et religieuse.

Les religions me fascinent. Ou plus précisément, la force que peut exercer les religions sur les hommes m’interroge. Elles guident la vie des hommes. Pour la sacrifier parfois même. Elles sont là depuis que le monde est monde. Croyances. Rattachement à des Dieux tout puissants. Moi-même dans cette solitude je me prends à devenir croyant en ces Dieux. En des Dieux. Leur implorant qu’ils me protégent sur cette route. Qu’ils me fassent taire ce vent. Qu’ils donnent l’espoir à ces peuples d’ici ou de là-bas. Qu’ils leur donnent la force de continuer à vivre.

Alors pour m’imprégner de cette religion que j’ai déjà croisé au Vietnam, je m’arrête une nuit au monastère d’Ivolguinsk (Ivolga), centre du bouddhisme sibérien. J’arrive dans le couchant du soleil et les toits dorés du temple luisent au loin, bien au-delà des prairies. Au centre du monastère, un arbre de Bodhi descend du Banian de Bodh-Gayâ sous lequel le Bouddha parvint à l’éveil. Et sous lequel moi je trouverai la paix, le calme, puis finalement le sommeil dans une nuit des plus glaciale. Une douce brise me sort de mes songes et une tempête de neige me ramène soudain à la dure réalité de la route. Abris bus. J’attends l’accalmie et pour ne pas sombrer dans le froid, je m’active en changeant mon pneu arrière complètement usé par ces 4000 premiers kilomètres (il avait fait autant sur la roue avant dont 3000 km sur les pistes d’Afrique l’été dernier). Je repars sur une route verglacée, ébloui, aveuglé, par un soleil rasant mais de nouveau là pour me réchauffer. Je traverse Tokhoy à la tombée de la nuit et je trouve l’hospitalité chez Sergey, bouriate, professeur d’anglais de la petite école dans cette bourgade aux maisons de bois. Nous échangeons de nos cultures respectives en écoutant les « Who » et « Ten years after », très populaires en Russie. Et je repars sur ce goudron qui s’amenuise au fur et à mesure que j’avance vers la frontière.

La route est magnifique et m’annonce les prémices des paysages de la Mongolie. Je roule dans des lumières extraordinaires qui donnent alors une vision surréaliste à cette nature de lacs, de montagnes, de déserts. Rencontre de premiers Ovoo aux sommets des cols. Un homme et son cheval sont là. Je ne sais pas d’où ils viennent, ni où ils vont dans cette immensité. Mais ils marchent tous deux, l’un à coté de l’autre. Sans corde, simplement unis par leur complicité. L’homme me salut. Entre vagabonds on échange toujours nos saluts. « Chas lie vos ! » me lance t’il. Bonne route en russe. Et de pays en pays, j’apprends dans la langue les mots du voyageur : « D’où viens-tu ? », « Ou vas-tu comme ça tout seul ? », « Bonne route ! », « Que Dieu (celui de la religion locale) te protège et veille sur ta route ».

Des gamins font le mur, Russes et Bouriates, mais compères pour aller cavaler dans les champs avec les chevaux et échapper à la classe du matin. Une autre nuit. Une autre rencontre. Une autre famille Russe. Une autre maison. Une autre bouteille de vodka. Et les adieux du matin dans le froid sibérien. Mais je pars le cœur chaud vers un autre rêve. Je pars vers la Mongolie.

Je m’arrête quelques heures sur le haut de ce pic montagneux désertique. Au pied de ce grand Stupa, le vent fait danser les étoffes bleues accrochées aux branches du Ovoo. Je regarde l’horizon. Je regarde la Mongolie. Je regarde mon rêve. Il est là, juste devant moi et encore derrière, tout chaud. Mais cette fois j’ai les yeux grands ouverts. Et je ne me suis jamais senti aussi vivant !

 Kyakhta, dernière ville de Russie

Dans les villes frontalières, il y règne toujours une ambiance particulière. Douaniers véreux. Trafics de marchandises. Passeurs. Villes des bouts du monde. Comme ici à Kyakhta, comme là-bas à Nouadhibou.

La route s’arrête. Je laisse mes derniers roubles dans une cantine en m’offrant un goulasch à 0,70 euro. Longue file de camions et l’après midi qui s’avance déjà. Je passe sur le coté et un grand type en uniforme à la rigueur Russe, dépourvu d’humour, m’ouvre une grille et me laisse entrer dans ce poste de frontière. Deux heures d’attente et autant pour remplir des formalités. Trois policiers Russes me dévisagent longuement, la photo sur mon passeport ne semble pas les convaincre quant à mon identité. Le douanier lui est satisfait quand je lui dit que je n’ai pas d’arme et pas de drogue…

Puis me voila dans ce no man’s land. L’entre-deux pays que je peux franchir à vélo. Je m’arrête un moment. Je regarde la Russie. Je regarde la Mongolie. J’aime ces passages. L’entre-deux. L’entre-deux gares. L’entre-deux ponts. L’entre-deux rêves. L’entre-deux où cette terre n’appartient à personne. Juste la terre des hommes…

Comme dans mon rêve de gosse

 Altaubulag – Mongolie. Je roule vers Suhbaatar. Quelques yourtes déjà à la sorite de la ville. Je passe sous une grande porte m’annonçant mon entrée dans l’Aimag (la Province) de Selenge. Kilomètre 5. Un homme est là. Vieux. Prestance et élégance dans sa grande deel le protégeant du froid. Il est au milieu des hautes herbes et observe avec sa petite jumelle son troupeau. L’homme m’appelle. Il regarde mon vélo. Moi je regarde son petit cheval. Rencontre de deux nomades qui discutent de leur « outil » de vagabondage. On se les échange. Orshih prend plaisir à maîtriser la conduite de mon vélo dix fois trop haut pour lui. Il remonte sur son petit cheval. Et je revois alors la photo de Taty. Et comme pour rendre encore plus belles les couleurs de mon rêve, je me prends à croire que ce vieil homme n’est autre que le cavalier de Taty. Aprés tout, qui sait ?

Il m’invite à le suivre et nous allons, comme ça, au milieu de cette steppe infinie. Puis soudain, la fumée dépassant d’une colline m’annonce la yourte familiale. Premières heures en Mongolie et je découvre déjà que l’hospitalité des Mongols n’est pas vain mot. Je pousse la porte de la yourte et un autre monde s’ouvre à moi. J’entre dans le cœur d’une famille Mongole. J’entre dans le cœur de la culture Mongole. J’entre dans une yourte pour la première fois.

Le rituel de la tabatière comme signe de bienvenue

Je suis impressionné, intimidé même, d’entrer dans la yourte d’Orshih, tout comme la première fois où je suis rentré sous une Raïma Mauritanienne. On me place à l’ouest et je m’assois sur une fesse, une jambe repliée sous moi, l’autre un peu de coté. Orshih plonge la main dans l’épaisseur de sa deel, la ceinture faite d’une longue étoffe jaune lui fait une grande poche sur le ventre. Il en extirpe un fourreau de soie brodée et le déroule. Une petite bouteille de verre, de porcelaine ou d’une pierre semi-précieuse, je ne sais pas trop, en est extraite. Une tabatière. Un tabac à priser très fort. Il me tend ce rituel de bienvenue de la main droite qu’à mon tour je reçois de la même main tandis que par déférence, ma main gauche soutient mon coude droit. Le bouchon une fois ouvert, je porte à mon nez la petite spatule pleine de cette poudre marron, hume gravement et rend la tabatière à Orshih s’en la refermer ce qui voudrait dire « Je vais te tuer ».

Jour après jour, au fil de mon voyage, ce rituel dans la yourte sera renouvelé. Je me vois offrir du thé salé au beurre rance, des morceaux d’aaruul et du sucre. C’est la règle.

Mais recevoir, des mains du chef de famille qui a pour l’occasion revêtu son chapeau de feutre, un morceau de soie bleue, le Khadag, marque de respect chez les Bouddhistes, sur lequel il a versé quelques gouttes de lait de yack, est évidemment un honneur.

Peu à peu, j’essaye alors de percer les mystères de cette existence simple.

Bayrmaa, princesse des steppes

Elle me regarde. Elle regarde cet étranger. Elle doit comprendre que je suis différent ou en tous les cas, quant aux impairs que je dois commettre, remarquer que je ne suis pas initié à la culture Mongole. Alors Bayrmaa, dans la plus grande spontanéité de l’enfance, me prend par la main et m’apprends les rudiments du mode de vie des nomades Mongols.

Haute comme trois pommes, elle nettoie l’enclos des vaches et empile les bouses (Argal) qui seront séchées puis brûlées dans le poêle de la yourte. Nous partons au milieu du troupeau, libre comme l’air. Nos seuls rires nous permettent de nous comprendre et nous soufflons sur les fleurs séchées qui se détachent dans le vent. Je regarde cette fillette évoluer dans son environnement. Elle connaît déjà tout de son monde. Elle joue avec les tripes du mouton que l’on vient de tuer. Tout lui est naturel et simple.

Nomades d’ici ou d’ailleurs

Je regarde Bayrmaa. Je regarde ses frères et sœurs. Je regarde cette yourte dans laquelle l’Empereur Chinggis Khan vivait déjà au XIIIe Siècle. J’écoute ces voix, ces mots que je ne connais pas mais qui étrangement, peut être par leur intonation, me font comprendre le sens du propos. Je regarde ces visages. Ces mains. Reflet là encore de la vie de ces gens. Et je me demande alors qu’est ce que ces gosses auront comme avenir ? Le même certainement que leurs parents. Le même que leurs ancêtres.

Je repars chez d’autres nomades. Je me retrouve dans ces familles Mauritaniennes, migrant selon la saison de la récolte de dattes dans les oasis. Je me replonge dans les méandres des affluents du fleuve Niger au Mali, le long de la Lola et je revois ces Peuls, suivant les pluies et les herbes naissantes nourrissant les troupeaux depuis des générations. Je repense à ces autres Peuls sur les hauteurs de Natitingou au Bénin, dormant avec leurs vaches et n’allant en ville que pour y échanger leurs fromages contre des perles de verre et des bracelets d’aluminium. Ces nomades, d’ici ou d’ailleurs, ont des modes de vie bien similaires. Je retrouve bien des rites et des règles communes d’une culture à l’autre. Je me replonge à chaque fois dans un autre monde, un monde d’une autre époque, d’un autre siècle. Rien ne change ou si peu. Les Touaregs sont toujours en Boubous bleus qui flottent dans les tempêtes de sable. Les Mongols enveloppés dans leur Deel cousues dans la yourte familiale. Les Peuls portent leur chapeau…

Mais tous ces peuples sont bien plus à l’écoute de leur monde que nous ne le sommes. Ils sont respectueux de leur nature qui les fait vivre. Car ils en dépendent. Ils reconnaissent les signes de la terre. Ils sont certainement les garants de l’équilibre écologique de leur environnement et des ressources naturelles, quand nous occidentaux, à l’autre bout de la terre, les 10 % de la population mondiale que nous représentons, nous épuisons 90 % des ressources de la planète. Ma roue de mon vélo tourne rond, pas le monde dans lequel je vis…

Mais cette immersion auprès de ces peuplades, l’apprentissage de leur mode de vie, me donnent beaucoup d’espoir quant à notre avenir. J’aime la simplicité de ces gens. Les questions sont essentielles. Bien différentes des questions que nous pouvons échanger quand nous faisons connaissance. Ma religion les intéresse. Plutôt que de dire que je ne crois pas vraiment en un Dieu précis, ce qui est difficile d’une part à expliquer et ce qui pourrait aussi les surprendre ou les décevoir d’autre part, je réponds que de par ma culture je suis catholique. Sans jamais me juger ou porter d’idées pré conçues, on me demande si c’est une bonne religion. Si mes croyances éclairent ma vie et si elles me permettent d’y trouver une forme de sereinité dans ma foi chrétienne. On ne me demande jamais quelle place sociale j’occupe ou quel est mon travail. On regarde les photos de mon petit album de famille et ces gens me réconfortent parce qu’ils savent que mes proches me manquent. On ne me demande jamais si j’ai faim, soif ou sommeil. C’est évident que oui pour le voyageur qui a fait longue route. On me donne un bol de thé. De la viande. On libère un lit.

Je me souviens de mon arrivée à Chinguetti avec mon ami Mohamed Salam Hamadi. Un an qu’il n’était pas revenu dans l’oasis des parents qu’il salut rapidement. Et puis le silence. Med Salam me répond qu’il n’a pas besoin de poser de questions. Tout pour lui est évident. Zénabou sa maman, ne tousse plus. Ses frères et sœurs sont radieux. Les derniers ont des livres sur les genoux, ils savent donc maintenant lire. La menthe qui a tant besoin d’eau pousse à foison sous les palmiers qui croulent sous le poids des dattes. Dans l’enclos il y a trois chèvres de plus. Trois chèvres de plus que la famille peut se permettre de nourrir. Tous ces signes sont la preuve que tout va bien. Pourquoi alors d’évidentes questions auxquelles ont connaît déjà les réponses ?

 Dans la chaleur des yourtes

La yourte (ou Ger) est à elle seule un concentré de toutes les traditions du pays. C’est un habitat extrêmement codifié, qui reflète à la fois la conception de l’univers des Mongols et leurs pratiques sociales. Un monde étonnement ordonné, tout rond, où chaque chose trouve sa place - depuis les photos des ancêtres jusqu’aux agneaux nés la nuit dernière et qui appellent leur mère – et aux enfants qui me regardent dans un silence et une sagesse extraordinaires.

D’une superficie d’environ 20 / 25 m2, la yourte est simplement composée de couches de feutre (Bouris) de laine de mouton posées sur une armature en bois (Hana) qui forme 4 ou 5 panneaux. Dans certaines yourtes, il y a un plancher de bois, dans d’autres, on vit directement sur l’herbe de la steppe. A partir du cercle de bois (Toon) qui se trouve au sommet de la Ger, posées sur deux piliers centraux (Bagana), partent les perches (les Unn) du toit, traditionnellement au nombre de 81, un nombre faste dans la cosmogonie Mongole.

Extrait d’une des pages de mon carnet de route. Croquis des différentes parties d'une yourte (ou ger).

 

La yourte est une représentation en miniature de l’univers. Le Toon, symbolise le ciel. Et c’est tout naturellement que le foyer se trouve au dessous. Les deux poteaux (Bagana) de bois qui relient le foyer au ciel sont les éléments les plus sacrés de la yourte. Il ne faut jamais faire passer des objets entre ces deux piliers ou y passer soi-même. Comme il ne faut pas pointer ses pieds vers le foyer ou en direction d’une autre personne, se chauffer les mains sur le poêle, ou jeter des déchets dans le feu. Ce gros poêle placé au centre de la Ger est en effet l’habitat de l’esprit du feu qu’il faut respecter.

Traditionnellement ouverte vers le sud, la yourte combine répartitions géographique et fonctionnelle. Le nord est la place sacrée. C’est là que se trouvent l’autel des ancêtres, les photos du Dalaï-lama et les objets les plus précieux de la famille : coupes et médailles remportées à la fête du Naadam, la machine à coudre, un poste FM, un poste de télévision 12 volts… Le sud est la zone de travail. Celle où se trouve le foyer et où les femmes s’activent pour préparer les repas et où la viande sèche accrochée à l’armature de bois de la yourte. De même, l’ouest est réserve aux hommes et aux invites. L’est est l’espace des femmes.

Dans les marmites de Mongolie

Mes rencontres avec d’autres voyageurs m’avaient rapporté l’odeur écœurante des marmites en Mongolie. J’appréhendai un peu cette nourriture car mon séjour sera long sur ces terres et mon mode de déplacement me nécessite de grands apports caloriques. De plus, je place au centre de mon voyage les rencontres et la vie traditionnelle au sein des familles.

Je découvre donc la nourriture Mongole, composée essentiellement de produits laitiers et de viande de mouton que l’on consomme avec sa graisse. J’aime le lait. J’aime la viande. J’apprends à aimer la graisse et les tripes de mouton. Tout me va en fait en je ne m’en lasse pas.

Le plat le plus commun est le Buz. Il s’agit d’un ravioli cuit à la vapeur dont la garniture est un mélange de viande et de graisse de mouton et d’oignons. Une variante, le Khuushuur est un beignet de mouton, autre plat populaire. Les soupes de mouton et de nouilles (Guriltai Shol) composent aussi la base de l’alimentation chez les nomades. Je les avale bouillantes au matin, midi et soir. Les nouilles peuvent être également sautées, toujours accompagnées de morceaux de graisse de mouton (Tsuivan).

 Il y a toujours cette odeur qui me suit. L’odeur du mouton, de la graisse bouillie. J’oublie très vite le goût. Le « j’aime ou je n’aime pas ». Abstraction. En Mongolie je me mets à « bouffer ». Je ne mange plus. Je ne tourne pas longtemps les morceaux de tripes dans ma bouche avant de les avaler, au risque de voir la bassine se vider rapidement par ceux avec qui je partage le repas. Je ne m’amuse pas non plus à enlever les poils de l’animal dans l’Orom, sorte de beurre blanc fait avec la crème qui se forme la surface du lait bouilli. On mange rapidement. Et ça fait des grands « Chuups » comme dans la chanson de Brel.

La nourriture est donc devenue ici un besoin plus qu’un plaisir. On mange pour ce qu’elle apporte. Et pour me réchauffer et m’hydrater, je bois quantité de thé au lait salé ou au beurre rance yack. C’est gras. Chaud. Nourrissant. C’est l’essentiel. Dans le fond de la bouilloire je découvre souvent les restes des repas de la veille. Une patte de mouton, la queue du cheval, viande que l’on consomme aussi.

Je découvre aussi en plus de l’Orom, l’Aaruul, le fromage séché aussi dur que la pierre, le Tarag, yaourt un peu aigre, l’Airag, lait de jument qui fermente depuis l’été dernier, légèrement alcoolisé et l’Arki, la vodka Mongole issue de la distillation de l’Airag.

D’un petit meuble richement peint aux dominantes orange, le maître de maison sort une coupelle et me verse de l’Arki. J’y plonge l’annulaire et offre quelques gouttes de cet alcool, au vent, au ciel, à la terre, avant d’en boire au moins trois bols.

Un matin, peu après le réveil, je sors de la yourte dans les brumes et le froid avec Ochtuuh. On attrape un mouton. L’animal allongé sur le dos, Ochtuuh me tend une lame. Il y a quelques jours, j’ai vu les hommes faire. J’ouvre d’une petite entaille la poitrine de l’animal, y plonge la main et je cherche le cœur. Je regarde les yeux de l’homme et je croise le regard de la bête. Le cœur bat dans ma main, dans la chaleur des entrailles. Je cherche l’aorte et je la sectionne. Le mouton va mourir. C’est ainsi qu’on les tue ici, là où au Maroc on les égorge. Tout est question de culture. On débite l’animal. Le sang sera vidé dans un morceau de boyau puis bouilli et constituera avec le cœur et le foie, les parties de choix.

Quand le mercure me joue des tours

La densité de la population Mongole est très faible. La yourte hospitalière n’est pas toujours au rendez-vous. Le soir venu, je plante ma toile de tente. Je me chauffe un thé, une soupe en puisant l’eau des rivières. Puis le lendemain je retrouve la chaleur d’une yourte.

En pleine nuit, dans cette famille, je sors dans le froid d’une pleine lune et je vomis mon repas qui me reste sur l’estomac. J’ai de la fièvre et des plaques rouges, telles des brûlures, me couvrent le corps… Je pense d’abord à une intoxication alimentaire. Mais après plusieurs jours à vomir, je pense à une amibe attrapée dans l’eau, avec tout de même du mal à croire que ces bactéries peuvent se développer dans une eau gelée…

Inquiet, déshydraté, lassé de voir les chiens me suivre et laper ma gerbe chaude, je me rend a l’Hospital de Darhan où j’apprends en fait que les eaux de la rivière Teroo Gol, là où j’ai séjourné quelques jours, sont polluées par une mine d’or en amont qui déverse des produits chimiques et notamment du mercure qui permet l’amalgame des paillettes d’or.

 Le mercure du thermomètre lui aussi me rend parfois le quotidien un peu plus compliqué. Plus d’eau. Impossible de la stocker dans mes bidons en plastique. Je regarde les yacks qui cassent la glace des rivières avec leurs sabots pour boire et j’en fais autant. Je mets des glaçons ou de la neige dans le fond de ma casserole. Si l’eau n’a pas gelé dans la journée, je rempli ma bouilloire le soir avant de dormir, elle gèlera dans la nuit mais je pourrais la mettre sur mon réchaud demain matin et me faire un thé… Plus de dentifrice, devenu complément raide. La sueur de mes vêtements gèle, je dois garder ma veste sur moi pour qu’elle sèche. Mon duvet est devenu comme une carapace, la condensation gèle à la surface et je n’arrive pas à le faire sécher. Le corps de ma roue libre, rempli de graisse, gèle lui aussi et je fais du pignon fixe. J’ai du mal à rouler mes sacoches, la bâche est devenue raide. Tout deviens donc un peu plus compliqué et je ne vous parle pas de mes envies de pisser la nuit. Je prends tout cela avec beaucoup d’humour pour autant.

Il m’arrive de sortir tôt le matin de mon duvet, de m’habiller et de monter un feu si j’ai du bois ou de me faire un footing matinal pour me réchauffer en attendant la venue du soleil. Je regarde ma main. Bleue. Mais je n’ai pas de sensation. Mes pieds me brûlent. Cette nuit il fait -22C dans ma tente, le plus froid que j’ai eu jusqu’alors. Je m’habitue bien au froid pourtant. Le plus dur est de se protéger du vent.

J’écoute alors Ali Farka Touré et je pars en ballade sur les routes chaudes du Mali. J’oublie le froid, mes pieds, mes mains qui ne répondent plus, mon duvet devenu un vrai « sarcophage ».

 Ma barbe

Mon visage change avec ma barbe. Elle pousse depuis Moscou. Mon souffle qui part en vapeur vient se déposer en glaçons dans les poils. Mais ma barbe est un sujet de conversations très animées le soir venu dans les yourtes. Tout comme mes poils sur mes bras… Ma barbe plait. Les hommes la touche. Me l’envie.

Mon nez par contre fait rire tout le monde. Trop long selon les Mongols !

Terre des hommes libres et des chevaux sauvages

Les traditions nomades, rythment le mode de vie des Mongols. Héritage ancestral qui perdure aujourd’hui, même s’il tend à être remplacé par de simples transhumances entre un camp d’hiver fixe et des pâturages d’été. Seuls les habitants du Gobi, où la terre est pauvre et offre peu de nourriture pour les troupeaux, se déplacent plusieurs fois par an.

J’attribue au moins deux caractéristiques qui découlent de cette tradition nomade aux Mongols. La première est celle de l’hospitalité et de la solidarité. Les yourtes sont toujours ouvertes, on ne frappe jamais avant d’entrer. Les bergers s’aident mutuellement et sont toujours prêts à accueillir d’autres nomades de passage. La deuxième caractéristique que je peux attribuer à ce peuple, est celle de leur grande capacité d’adaptation. Confrontés à un environnement très rude, voire hostile, soumis à des changements climatiques aussi soudains que brutaux, habitués à se déplacer, les Mongols ont cette capacité de s’adapter à presque toutes les conditions.

Je suis toujours admiratif face à tous ces peuples, ici dans le froid, là-bas dans les chaleurs du Sahara – capables de vivre voire de survivre, mais pourtant plein de vie, et en parfaite autonomie.

Je roule vers l’ouest. Dans les montagnes. Il y a là, en train de gravir ce col, une famille qui se déplace. Sur le dos des chevaux de bas, la yourte de feutre et son armature en bois, les meubles, le poêle, le tuyau de la cheminée, les lits, les provisions, la marmite et les petits trésors familiaux. Tout ce qui suffit en fait à vivre quand on est Mongol et qu’on porte la même paire de bottes été comme hiver, qu’il fasse 30C ou -40C.

Il y a aussi, progressant parallèlement, sur les pentes de la montagne, le troupeau où se mêlent par centaines, moutons, chèvres, yacks, vaches et chevaux. Tous conduits par un cavalier, le gamin de la famille, d’une dizaine d’années.

Un peu plus haut, le père de famille et la petite fille, ont pris un peu d’avance. Ils sont en moto, un vieil engin rouge de fabrication Russe à la marque imprononçable, mais qui complète la richesse du logis. A court d’essence, je les dépanne en leur donnant le contenu de mon réchaud pour qu’ils puissent gagner le prochain village à 15 kilomètres. En échange, je reçois une bouteille d’Airag. Nous commençons alors une interminable séance photos à laquelle les Mongols se prêtent volontiers. Et je repars dans ma profonde solitude de ma route. Une piste devenue trop difficile depuis Erdenet. Plus de goudron, mais des pierres, de la glace, de la tôle ondulée, du sable… Le vent violent me jette dans le fonde des ornières. Gamelle sur gamelle. Une heure de bataille pour 5 km. Il m’en reste 346 pour gagner Moroon et 100 autres pour rejoindre les rives du lac Khovsgol. Je patiente. J’avance au rythme des pattes courtes, des moutons et des chèvres. Mais j’avance. Les hommes descendent du haut des montagnes sur leurs chevaux pour me saluer. Boire un thé. Rompre un peu cette solitude. La leur comme la mienne. Je m’abrite dans des cabanes abandonnées pour une nuit. J’attends que le vent tombe. Que la neige fonde un peu. Je lis. J’écris. Je ne veux pas penser au froid.

Dans la nuit des hommes viennent me retrouver. C’est alors à moi d’accueillir. On partage ma soupe. Mes morceaux d’Aaruul. Mon thé sucré qu’ils apprécient. On roule des cigarettes dans du papier journal. Et je repars, cherchant un passage sur cette route dépourvue de ponts et coupée par les rivières. Le bruit de la glace qui craque n’a rien de rassurant. Pas question de mouiller mes chaussures par ces températures. Mais je passe.

Cette nature me transporte. Toute puissante. Je roule de en plus en plus tard dans les lumières du soir qui donnent alors une toute autre dimension à la vie. Je suis saisi par ce silence extraordinaire qui laisse place à la méditation. Et ainsi, je vais de famille en famille. De yourte en yourte.

Un vent d’ouest m’apporte un étrange souvenir. L’odeur de l’iode de l’océan que je connais et qui me manque. Je dois délirer. Et soudain j’arrive à 2200 mètres sur un lac salé d’altitude. Le bétail y accoure pour lécher le sol et y trouver quelques minéraux. Une famille très modeste gratte le sable pour en extraire le sel.

De l’autre coté de ce col, je découvre le monastère d’Amarbayasgalant, isolé dans la montagne. Je plonge ma main dans le brûloir aux encens et me rince le visage de cette fumée purifiante.

 Les cris des hommes, leurs sifflements pour regrouper le bétail me réveillent un matin. Et je pars avec ces cavaliers, accroupi sur la selle de mon petit cheval pour ne pas me mouiller en traversant la Selenge avec le reste du troupeau. Nous gagnons d’autres pâturages. Et ainsi va ma vie.

Ulaan Baatar

 Il me faut pourtant gagner la capitale pour des raisons administratives (plus de visa). J’arrive dans le flot de la circulation, des gaz d’échappement et des klaxonnes qui m’agressent. Les cheminées des usines paralysent Ulaan Baatar dans une épaisse fumée grise. Retour à la civilisation après ce mois passé dans ces steppes au milieu des hommes nomades et des chevaux.

Playtime 2006. Je me rends au UB Palace pour ce festival. Je découvre une musique « Hardcore » et une jeunesse au look « Gothique », portant tatouages  et piercing. Brusque décalage avec les gamins des Aimags du nord-ouest…

Je traverse le camp de yourtes aux airs de bidonvilles, en plein centre de la capitale, écrasé par les tours des banques et autres casinos. Dans l’enceinte du monastère de Gandan je retrouve un peu de calme et la sagesse des enfants Lamas qui sonnent le gong. Mes pas me conduisent au « marché noir » où on y trouve de tout, des selles pour chevaux aux poêles pour les yourtes, en passant par le vestimentaire et les bottes traditionnelles Mongoles.

En Chine, on ne rentre pas a vélo !

Je dépose mon passeport au consulat de Chine. J’ai lu quelques récits de voyages à vélo et je sais que le passage de la frontière reste problématique. Naïvement, je pose la question… « C’est interdit d’aller en Chine à vélo, vous ne pouvez pas traverser la frontière sur un deux roues ! ». Pas rigolos les Chinois qui font pourtant pas mal de vélo… Alors c’est avec la fin de la ligne du Trans-Mongolien que je vais gagner Pékin (Beijing).

Je profite de cette semaine d’attente pour aller découvrir d’autres régions, dans le sud-ouest. Je rencontre les chevaux sauvages blancs de Przewalski dans le parc national du Hustai, le monastère d’Erdene Zuu à Karakorum, l’ancienne capitale Mongole au XIIIe siècle. Je marche dans ces dunes de sable du Mongol Els qui remontent depuis le Gobi.

La Mongolie, un chapitre de ma route. Un important est riche chapitre qui s’achève. Un pays et un peuple qui vous marque pour une vie. Un pays où j’ai laissé quelques portes ouvertes sur d’autres au-delà, sur d’autres rêves pour un jour y revenir. Parce que la Mongolie est révélatrice. En même temps qu’on entre dans la culture Mongole, on se découvre aussi un peu plus aussi. Et sur ces terres Mongoles, la réalité dépasse mes rêves les plus enfouis. Mais dans ce climat hostile de l’hiver, sur ces lieux difficiles d’accès, je me sens enfin vivre. Enfin libre. Enfin homme.

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