Portraits d'une Roumanie

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Roumanie - Les Carpates
de Ben, le 08-09-2006

Portraits d'une Roumanie

Portraits d'une Roumanie.

Je quitte Budapest. Il pleut encore. Toujours. Je passe une dernière fois sur l'un des immenses ponts de Budapest qui enjambent le Danube. Budapest, ville martyre en 1956 par l'armée Russe. Domi me dit qu'il faut toujours se battre pour rester libre. La ville est immense. Je n'en finis pas de traverser des rails de tramways. De trains. Un cimetière grand comme la ville de Caen. Un immense quartier Chinois. Entrepôts. Usines abandonnées. Trente kilomètres pour trouver la sortie de la ville. Au revoir Budapest.

Je roule toujours l'Est. Pleine campagne. Paysages désolants. La moisson des blés vient de se terminer. Les terres sont déjà retournées. Terres noires. Comme le charbon. Champs à perte de vue. Avec le temps gris, cette région sans village, peu de voitures à me croiser, routes défoncées, une terre noire... C'est la solitude profonde sous mon parka qui me protège de cette pluie incessante. Trois jours de route à l'identique. Parfois j'ai l'impression d'être déjà passé par là mille fois. Maisons identiques, baraquements alignés. Tous issus du même plan de construction.

Je reçois cependant une hospitalité chaleureuse des Hongrois. Roumains pour la plupart, immigrés ici depuis vingt ans. Depuis la chute du régime dictatorial. 

Debrecen. Dernière grande ville Hongroise. Deuxième ville du pays. Comme sortie de nulle part. Au milieu d'une campagne désertique. Demain la Roumanie. Dernière soirée dans la ferme de Stanyslas. Roumain lui aussi.

Passage de frontière. Toujours excitant et inquiettant à passer à vélo. Le type examine mon passeport chargé des visas d'Afrique. Ca l'intrigue. D'un geste brusque, il tamponne ma sortie de la Hongrie. Quelques mètres à pied à faire pour me présenter au poste de la Roumanie. Bienvenue.

'' Drum Bun ! ''. Drum Bun est lourd de sens. Ici Drum Bun, peut vouloir dire bonne route. Mais plus encore. C'est aussi '' Que ta route soit droite, sans encombre. Sans problème...'' . Je me souviens alors de Kader Diallo, Chef de village à Diafarabe qui me serrait la main gauche il y a un peu plus d'un an au Mali avant de reprendre les pistes qui longent les berges du Niger. Kader est Peul. A chacun ses coutumes pour souhaiter à l'étranger une bonne route... Alors Drum Bun. Ici c'est la Roumanie.

Et comme si un changement de pays devait aussi annoncer un changement de culture ou de... routes. Routes faites de pavés. Défoncées. Montées infernales. Roulottes de Ziganes sur les bas-côtés. Visages très durs des Ziganes. Charrettes tirées par des chevaux. On ramasse les prunes pour en faire de l'alcool. Va et vient des Dacia 1310. L'ancienne Renault 12 reprise par Dacia qui fabrique pour Renault la Logan. Plusieurs modèles : la Dacia Berline, la Break, la Pick-up, la bicabine Pick-Up 4x4... Quelques gamins nus sur le bord des routes. Drôle d'impression. Misère profonde ici. Je passe devant une église orthodoxe magnifiquement décorée. Les gens se signent dans les voitures en passant devant. Les maisons sont modestes mais propres. Bien arrangées. Quelques forages de pétrole. Je m'arrête sur la route pour demander de l'eau. On m'ouvre la porte de la maison. Et c'est plus que de l'eau que je reçois. Une belle soirée. On fait déplacer une vieille dame qui parle français. Le vieux remet son uniforme de l'armée Russe pour moi. On m'offre du pain. De l'eau de vie de prune... Les langues se délient. On rit. On chante un peu. Je me couche heureux de cette soirée unique partagée en famille.

La Roumanie traverse une période de transition difficile. Les vieux, les paysans, les ouvriers, restent au même niveau de vie que pendant le régime communiste. Ils voient arriver tous les produits de la consommation d'Europe. Mais leurs 100 euros de salaires leur permettent quoi... un plein d'essence par mois et un peu de provisions de base. D'autres, à côté, se gavent. Exploitation du pétrole, fermes immenses... Il faudra encore au moins deux générations pour effacer ces différences.

Je roule vers les Carpates. Les maisons changent. De la brique rouge, elles sont maintenant en bois. Bois que l'on exploite massivement dans ces montagnes. D'abord une solide ossature. Puis des petites plaques de bois, comme du bardeau, des écailles de poisson, pour venir étancher les murs. Magnifique. Un savoir faire. La route commence à monter. Les vieux restent assis, seul ou en groupe, les mains sur leur bâton, devant leur maison. Ils me regardent passer. Ils regardent passer ainsi la vie qui va se terminer pour eux. Des vieilles lèvent la tête et m'aperçoivent certainement comme une tache floue derrière leurs énormes lunettes. Un geste de la main pour me saluer de temps en temps. La route s'arrête. Plus de goudron. Plus de pavés. De la boue et des pierres. Je monte le col de Rotunda. Je n'y arriverai qu'à la tombée de la nuit. Quelques degrés là haut.

L'automne approche. Les gens s'affairent dans les champs. Dernières coupes des foins. Ramassage des pommes de terre. Coup de peinture sur les barrières. L'hiver va venir. Deux grand- mères tirent une petite charrette et éclatent de rire en me voyant. Mon vélo impressionne. Questionne. Les gens regardent la carte.

Quelques bergers descendent des montagnes. Les laines sont longues. J'allume un feu le matin dans les brumes matinales en compagnie d'une troupe de bûcherons. Pour réchauffer les corps avant de prendre le travail. Se donner un peu de courage avant que le soleil ne monte dans le ciel. Les types ont des têtes à faire peur. Bûcherons. Rude travail ici. A la hache. Quelques chevaux pour tirer les troncs. Je redescends ces montagnes. Attentif à la piste.

Une vieille sculte dans un tronc d'arbre les anciens Rois de la Roumanie. Vieilles mains qui tremblent. Mais le coup est précis et la lame affûtée.

Je rejoins Moldavita et Sucevita, deux monastères Orthodoxes classés au patrimoine mondial. Une merveille. Peintures. Dorures. Religieuses en noir. Je campe sur les bords des rivières. Des gamins, bergers, viennent à ma rencontre. Nous partageons notre soirée. Mes journées sont simples. Trouver de l'eau et du pain. Rester propre. Soigner mes jambes qui sont devenus si précieuses. Mon vélo qui est devenu mon cheval. A eux deux, je les ménage. Je leur donne de la graisse et de l'huile. Pour aller au bout du monde. Et vivre mon rêve de gosse. Le reste des mes journées, reste bien simple. Je trouve assez de nourriture ici pour nourrir mon esprit. J'apprends. Je comprends. Je respecte aussi. Je n'ai pas mal. Pas froid. Pas faim. Pas ici, pas en Roumanie. Pas devant la difficulté de la vie dans les campagnes, dans les montagnes des Carpates. Je lis. J'essaye de tenir à jour mon carnet de voyage. Je ne manque jamais une occasion pour m'arrêter. Franchir une clôture et aller serrer la main à un paysan. A des gamins en train de charger des pierres dans une charrette. A des menuisiers. Dans une scierie. Un bistro. Je vis. J'avance. Heureux.

Je rentre aujourd'hui en Ukraine. En route pour Kiev. Dans 10 jours. Ou plus.

 Que la vie vous soit douce, belle. Sucrée comme le thé a la menthe que l'on boit ailleurs, sous les tentes, à Chinguetti.

Le Manouch. Un peu Zigane maintenant.

Ben.

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