Extraits d’un carnet de route… Je tire sur le lacet, l’épaisse couverture en cuir se déroule et je retrouve mes pages jaunâtres en papier de riz. Mon carnet de route. Je relis mes derniers mots, mes dernières pensées. Cette pancarte que l’on trouve en France, dans certaines villes, indiquant « Gens du Voyage ». Terme général. Générique. Terme englobant les forains, les derniers vrais gitans en roulottes tirées par leurs chevaux, les baladins, les vas nus pieds, les globe trotteurs, les manouch’s, les coureurs des bois, les poètes, les SDF en sac à dos, les nomades, les routards, les évadès, les rêveurs, les derniers aventuriers, les types a vélo, à cheval, portant leur baluchon au bout de leur bâton… Bref, tous les inclassables. Tous ceux qui ne rentrent pas directement dans une économie et un système de consommation. Tous ceux qui dérangent. Mais tellement indispensables à l’équilibre d’un monde. Car les voyageurs, depuis la nuit des temps, rapportent. Ils rapportent les parfums des terres lointaines, les cultures, les techniques, les médecines, les religions. Ils rapportent les faits. Les croyances. Ne parlent pas sans préjuges. Mais avec des arguments, leur vécu. Ils vont chercher, curieux de tout. Le voyageur est insouciant de son lendemain. Son présent lui suffit. Il respire tout. Il voit tout. Il reste sensible a tout. Profite d’une rencontre. D’une famille d’accueil pour une nuit qui va lui offrir le lit, le repas. Mais surtout une vision d’une autre culture. Et de cela, le voyageur profitera encore plus de son lendemain. Une Ukraine désertique. Kiev. J’enjambe une dernière fois la passerelle Pedestrian Bridge. Je regarde ces p’tits amoureux qui profitent de regarder le soleil se lever sur le Dnepr, sur Kiev. Sur leur avenir peut être. Je me retourne et mon île s’éloigne déjà. J’escalade la plus vieille rue de Kiev, Andriivs’kyi Uzviz. Rue pavée. Je vais m’imprégner des églises orthodoxes en visitant Kyievo-Pecchers’ka Lavra. Peintures chargées, dorures. Vierge Marie. Je surplombe toute la ville. Je plonge sur cette trop large deux fois trois voies. Les camions polluants me frôlent en me crachant leur gaz d’échappement dans mes poumons. Route vers Brovary. Vingt kilomètres de banlieue, immeubles plus que vétustes où la cite des 4000 semble être un joli lotissement dans une verte prairie. Puis, plus rien. Route vide. Déserte. Une brigade de police me laisse prendre à une bifurcation la route en travaux, fermée à la circulation. Deux jours sans voiture. Sans village. Sans rien. Des étendues verdoyantes, d’immenses forets me coupant du vent. Je prends alors le temps de vivre. De lire et d’écrire. De faire la sieste au milieu de nulle part. De profiter de ce soleil qui m’accompagne maintenant depuis mon entrée en Roumanie. Il ne fait pas toujours très chaud, mais il est là. Je roule souvent face à lui. Et le soir, je le regarde qui se couche. Tout là bas. Chez vous. Un hameau. De la nourriture. De l’eau. Rencontre avec Victor, garagiste qui me ressoude mon porte bagage. Et m’offre son garage pour y passer la nuit. Je repars dans ce vide de la route. Pensant déjà à Moscou. A la Mongolie. Au trans-sibérien. Rêvant d’autres routes, rêvant à d’autres impressions que laissent les pays au voyageur. Je respire ma liberté et je ne regarde plus dans mon rétroviseur. J’avance. Il faut juste laisser du temps au voyageur pour rentrer dans ce profond chemin. Lui laisser le temps pour trouver ses mots, le verbe. Pour retranscrire sur ces pages, les impressions au plus juste. Le ressenti. Le parfum des terres, des forêts. Des souks aux épices et des marchés en Ukraine. Pour mettre par écrit une tranche de vie. La vie d’ailleurs. Exercice difficile devant la richesse des ses peuples, devant tant d’hospitalité, de curiosité, de chaleur. Dans ces pays tant charges d’histoire. Et puis, dernière ville Ukrainienne avant de passer en Russie, Gluchiv. Un petit garçon m’aborde et me souhaite la bienvenue en Ukraine dans un parfait français. Cet orphelin, place dans un foyer d’accueil ici, à l’extrémité de l’Ukraine, a pour seule chance d’avoir une famille française qui chaque année le fait venir pour quelques semaines de vacances. Alors les questions fusent de toutes parts. L’enfant sert alors d’interprète à la foule qui entoure mon étrange machine. Et je peux enfin poser à mon tour toutes les questions restées en suspend sur cette grande Ukraine. Rencontre aussi de Vasyl et Liliya à la sortie du marché. Vasyl a travaillé comme vétérinaire en Angleterre. Je suis invite à passer le dimanche en famille. Nous partons dans les profondeurs de cette ville. Immeubles des années cinquante. Deux milles logements et au milieu, une immense usine qui crache une vapeur. C’est la chaudière collective pour tous les appartements, eaux chaudes et chauffage. Dans la cuisine et les autres pièces, d’étranges prises. Il s’agit d’un réseau de radio FM. On y branche un petit haut parleur et on peut écouter, comme son voisin, la station du quartier. La grande époque du communisme. Et cette journée est comme le résume de mon passage en Ukraine. Accueil, générosité toujours. Le soucis d’accueillir et de bien veiller a l’étranger de passage. En fin de journée, comme pour profiter encore de cette dernière ville, je me couche au bord d’un lac à la sortie de la ville et m’endors comme le soleil se couche. Le lendemain, en quelques heures, je gagne la frontière. La sortie de l’Ukraine se fait sans problème. L’entrée en Russie est plus tendue. Formulaires à remplir en de trop nombreux exemplaires. Je bloque un peu devant toutes les questions écrites en cyrillique. Le type du poste s’énerve un peu et parle de plus en plus fort comme mon problème était lie à un défaut auditif… Je finis par lui poser sur le comptoir mon passeport et un stylo et à attendre qu’il remplisse tout ça pour moi… Mais le type avec sa trop grande casquette ne rigole pas beaucoup… Moscou. Dernière nuit au bord de l’autoroute avant de rentrer dans Moscou. Au milieu de la nuit, le type de la sécurité me déloge de ma toile de tente installée derrière des garages d’une station service. Je reprends la route à trois heures du matin pour aller m’installer dans un champ deux kilomètres plus loin. Je commence à détester l’uniforme Russe… Entrée dans Moscou par l’autoroute. Pas d’autre route sur ma carte de toute manière… La circulation est déjà dense à cette heure matinale. La Russie n’est pas le pays des pistes cyclables. J’entre dans la ville et je traverse d’interminables banlieues toutes plus sordides les unes que les autres. Moscou, 11 millions d’habitants. J’avance jusqu’au cœur de la ville. Jusqu’aux remparts du Kremlin. Je découvre les dômes multicolores de la Cathédrale de Basile le Bienheureux, emblème de toute la Russie et surtout, je traverse en marchant à cote de mon fidèle vélo, l’immense Place Rouge (Krasnaia Plochtchad). Forte impression de fouler le pave de cette place symbolique. Je repense à ce type qui s’y était pose avec son petit avion, je repense aussi au visage éclaire de Zeffirin qui lui aussi, et comme beaucoup d’autres cyclo-randonneurs, sont passes sur cette place Rouge. Je repense à ces années de guerre froide, ou ici, était expose les missiles balistiques qui rappelaient a l’Occident la puissance militaire Russe. Le nom Krasnaia Plochtchad n’a rien à voir avec le communisme ou la couleur du sang qui a coule sur cette place. Krasny veut dire « beau » en vieux Russe. Et puis à ma gauche, une fille d’attente interminable pour aller rendre hommage à la momie la plus célèbre du monde, celle de Lénine. De l’autre cote de la place, le Goum. L’ancien magasin universel d’état. Autrefois symbole du shopping à la soviétique, files d’attente interminables encore et rayonnages vides, à l’exception de quelques articles miteux. Le Goum d’aujourd’hui a totalement change depuis la Perestroïka de Gorbatchev. On y trouve Chanel, Levis et on peut y acheter des Porches ou des Ferrari. Les hommes de Poutine me sautent dessus. Passeport. Ils me font retirer le drapeau de mon pays. Me posent tout un tas de question, en Russe bien sur… Je trouve enfin une auberge de jeunesse pour enregistrer ma carte de séjour. Rester dans la nature ne plait pas visiblement à la bureaucratie Russe. Je peux alors échanger avec quelques jeunes Russes, étudiants. Je découvre que les Russes aiment avant tout leur pays. Ils me chantent les louanges de leur mère patrie en évoquant les richesses géographiques de l’est que j’ai hâte d’aller découvrir. Ils me rappellent la longue histoire du pays, la passion fine pour les arts et les sciences. Mais étrangement, avec la même force de conviction, ces jeunes me présentent les faiblesses du système. Revers de la médaille de ce patriotisme, ils me font part d’une déplorable tendance au racisme. Et dans le metro si joliment décore et qui me prendra une demi journée de visite, je ne croise pas le son des douces paroles Bambara ou Wolof que j’attends toujours dans le metro Parisien. La nature de l’âme Russe me laisse perplexe. Mais le poète Russe Fédor Tioutchev me rassure en écrivant : « On ne peut pas comprendre la Russie par la voie de la raison… on ne peut que croire en elle. » Normalo. Voila comment les Russes décrivent le plus souvent leur vie. Ni heureuse. Ni triste, juste normale. Apres l’autoritarisme de l’ère soviétique et le chaos économique des années Eltsine, je me demande qu’elle direction prends la Russie d’aujourd’hui ? Visiblement, comme dans les autres capitales que j’ai traverse dernièrement, l’économie tourne a deux vitesses ici aussi. Translation – Trans-Sibérien. J’arrive à Laroslavski Vokzal, la gare pour les départs vers le grand est. Vers la Sibérie. Vers Vladivostok. La foule inonde les quais. Je démonte mon vélo et rassemble mes sacoches. Jusqu'à la dernière minute, le chef du train refuse que je prenne le départ car j’ai trop de bagages. Tout s’arrange finalement. Je suis le dernier à monter dans ce wagon. Je tends le bras, attrpe la poignee, pose un pied sur la marche et je regarde une dernière fois l’étoile rouge qui brille sur les tours du Kremlin visitées la veille. C’est derrière ces murs, qu’Ivan le Terrible orchestra son régime de terreur, que Napoléon regarda Moscou brûler, que Lénine façonna la dictature du prolétariat, que Staline organisa ses « purges »… Car c’est en homme libre que je monte dans ce train. Comme moi, vous devez penser au Docteur Jivago, a Rawich (lire « A marche forcée ») et aux cinquante autres millions de femmes et d’hommes qui sont venus, par la force eux, prendre ce même train pour les Goulags de Sibérie. Wagon de troisième classe. La dernière, billet Plaskart. 54 personnes dans ces couchettes non compartimentées. Les Provodnitsa passent distribuer des draps. C’est le nom du poste de ces deux femmes qui s’occupent du wagon. Elles veillent a la bonne tenue des couchettes, distribuent des petits repas, veillent surtout à se que le savomar soit bien rempli et bouillant… Il vaut mieux les avoir dans la poche les vieilles rombieres… Je rencontre la famille avec qui, pendant 4 nuits et 4 jours, je vais partager ces paysages à travers les 5000 kilomètres vers l’est. Partager mes repas, une autre partie de la vie. Et déjà, ça sent la chaussette, le fromage, la Vodka et la bière, les terrines de pâtes, la sueur. De temps en temps, une gare comme sortie de nulle part après des heures de Steppes totalement désertes. Nous descendons un moment. Acheter de la nourriture aux marchants vivant de ce train. Le journal. Des cigarettes. D’autres babioles importées de Chine. Comme en Afrique. Comme au Vietnam. L’économie des transports… Je revois encore les couvertures de « La vie du rail ». Mon Grand-père les recevait. Je me souviens de ce numéro spécial, consacre au trans-sibérien. Comme quoi, les rêves de gosses naissent parfois de petites choses. Et nous roulons toujours, berces par le bruit du rail. Je me repose. Lis. Ecris. Pris dans un sentiment curieux et contradictoire. Vivre quelques jours dans le trans-sibérien est sans aucun doute une expérience inoubliable. Mais la translation Ouest – Est me semble trop rapide. Comme j’ai aime ce lent glissement vers l’Est depuis mon départ. Sentir au fil des kilomètres les cultures évoluer. Les langues, les mains et les visages se durcirent en allant vers l’est. Ces dernières sont le miroir de la vie d’un peuple. C’est certain. Entre Irkoutsk et Oulan-Oude, un Lac, le Baïkal. Irkoutsk. Fin de mon voyage ferroviaire. Je remonte en selle. Mon souffle part en vapeur. Irkoutsk, zéro degré. L’hiver est là. Il me rugit à la gueule. Je n’ose même plus toucher à mes oreilles, de peur qu’elles ne se cassent. L’air je ne la respire même pas, je la crapote. Rapide changement de climat. 5 heures de décalage horaire dans le même pays. Je prends la route pour Oulan-Oude. Reprise difficile. Montees interminables sur les pentes des Monts Krasnyy Kamen, Pik Cherskogo… La neige est déjà au rendez-vous. Ce froid si soudain me vide de toute mon énergie. Tout devient alors plus long. Plus fatigant. Je décide de réduire mes heures de selle. Et puis la route plonge enfin vers ce lac. Je reste encore sur ces hauteurs pour contempler cette étendue d’eau. Cette splendeur. Ces couleurs des forets de l’autonome. Ces feuilles qui volent au vent. Et je plonge dans le lac. Pour m’assurer des années de bonne santé. Lac à l’humeur changeante. La brume tombe. Le soleil n’apparaît plus alors comme un disque d’argent. Froid. Je guette la fenêtre, le trou dans les nuages. La chaleur. Je plante la tente. L’esprit tourne en boucle toute la journée : « du bois, un feu, une soupe, du bois, un feu… ». Je me rattache au sable chaud de Chinguetti. Je m’évade de ce climat. Mais je ne perds pas une miette de ces paysages magnifiques. Les Steppes, la Taïga, recouvertes de neige, n’apportent déjà plus l’herbe grasse aux chevaux sauvages de la Bouriatie, cette république au cœur de la Sibérie. Région étrange, au brassage des cultures. La population est ici Russe, Mongole, Bouriate. Et avec elle, des tenues vestimentaires déjà différentes, des fasciés différents, des langues et des religions aussi différentes… Vent du Nord. Vent de l’Est. Vent des voyages. Je roule. Le vent me retient. Comme pour avancer plus doucement. Et je trouve que c’est une chance. Je retourne cet élément à mon avantage. Je peux ainsi contempler plus lentement encore ma route. Ce vent du Nord, ce vent d’Est que vous n’aimez pas. Signe de froid. Il vous apporte pourtant de mes nouvelles. Moi ce vent, devenu mon quotidien, je me mets a l’aimer. Il me rentre par la peau. Comme cette route, comme ce voyage qui me traverse le corps. Comme de l’eau. Pour un moment, ce voyage me traverse tout entier, du corps et de l’esprit. Et il me prête ses odeurs. Ses lumières. Ses paysages. Ses rencontres. Tous ses visages. Ses langues. Ses bruits. Ses sensations. Ses joies et ses peines. Sa solitude aussi. Puis je sais qu’au bout de la route, ce voyage va se retirer. Je sais que tout cela n’est qu’un prêt. Et qu’ensuite, je me retrouverai dans le vide qui m’habite. Mais que paradoxalement, ce vide restera mon plus sur moteur. Et que je verrais la vie autrement. Sous un autre angle. Que je mettrai dans la vie, l’énergie dans l’essentiel. Non dans le futile. Et quand viendra le vent d’est, quand tout le monde sera devant la cheminée, moi se serais la, au milieu des champs, sur la plage, à respirer toutes cette route. Oulan Oude. Anatole me voit passer à l’entrée d’Oulan-Oude. Il m’arrête. Invitation pour une séance de Bania. Tu parles, je ne me fais pars prier. D’abord on mange. Puis « Liogkovo para ! » qui signifie a peu près « Que ta vapeur soit facile ». On se fouette avec des branches de bouleau. La fatigue part déjà. Puis on sort se rouler dans la neige et on retourne dans les vapeurs parfumées de l’essence d’eucalyptus. A la sortie, Anatole me lance un « S liogkim parom ! » (j’espère que ta vapeur a était facile ! ). Je crois que pour vivre la Russie, il faut passer dans un Bania… Et comme nous avons bien transpire, on retourne a table… Le cavalier Mongol de Taty Dede. Je marche, col relevé, bonnet enfonce, les mains dans le fond des poches. Je remonte l’avenue principale d’Oulan-Oude. Je pousse la lourde grille du consulat de Mongolie. Demande de visa. Avec les cousines, je me souviens de Saint Pierre sur Erve. La maison de Taty. Mais surtout, je regarde ce cavalier Mongol. Cette photo en noir et blanc dans l’encadrement d’une fenêtre. Une prise en contre plongée qui donne encore plus de grandeur à ce cavalier des steppes. Son cheval me parait alors être un percheron et ce cavalier, un chevalier. Et Taty est là, à cote. De quelle année date ce cliche ? 30 ans peut être... Une autre photo, comme celle du train dans la Vie du Rail de Roland, comme les mots de Joël Lode, comme la rencontre de Zef… Je comprends qu’à l’école on me disait que la curiosité était un vilain défaut. Surtout la mienne. Curiosité qui fait naître ce rêve… Alors pour assouvir cette curiosité, je vais rouler vers ce cavalier, peut être toujours en vie. Je vais rouler vers la Mongolie et d’abord traverser la Bouriatie et poser ma tente au pied des premiers monastères Bouddhistes. Je vais aller voir avec mes sens. La photo de Taty ne me suffit plus. Je vais rouler dans ces steppes. Par delà ces montagnes. Vers d’autres routes. D’autres rêves… Ben. |