Périple de ma boucle en Asie du sud-est...

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Vietnam - Sur les routes d'Asie du Sud-Est
de Ben, le 12-03-2007

Périple de ma boucle en Asie du sud-est...

A l’heure ou j’écris ces lignes en reprenant les différentes impressions et les passages laissés sur mon inséparable carnet de route, je suis à Katmandou. Népal. Second chapitre de cette route pour les mois à venir. Second chapitre parce que je pars vers de nouvelles destinations.

L’Asie du sud-est me laissera des souvenirs qui me resteront pour toujours. Cependant, des belles images que j’ai pu capter dans ces pays, je suis déjà, ici, à Kathmandu dans la famille népalaise de Noor Mod qui m’accueille, très marqué maintenant par des images fortes.

Le Népal, tout comme l'Inde et le Pakistan, sont des pays forts. Des pays qui ne vous laissent pas indifférents. Mais chaque jour je profite de ce que m’apporte cette route, en expériences, en rencontres, en leçons. Alors je laisse le voyage et le temps me guider sur le reste de ces routes, du Népal et de l’Inde et au reste de ma route.

 

Le temps d’un rêve…

Phnom Penh. J’ouvre ma boîte mails. C’est le seul lien qui me rattache à mes proches depuis mon départ. Progrès pour le voyageur moderne. L’aventure d’aujourd’hui devient alors facile : Informations, communication, contacts, sites webs, etc. Mais qu’importe les époques, le plus difficile restera certainement d’aller au bout de ses rêves. D’avoir la force d’aller à la rencontre de ses propres convictions. D’aller à la rencontre de soi-même. Sortir du « cadre ». Dépasser les schémas classiques, la tête dans les étoiles avec pour autant les pieds bien sur terre. Ne pas se perdre dans des paradis artificiels. Voyager aujourd’hui n’a plus rien à voir avec les premières aventures du début du siècle. Rien à voir avec l’époque des pionniers de la route qui partaient sans guide de voyage, avec des cartes très approximatives, sans moyens de communications rapides, avec beaucoup de difficultés pour trouver des pièces de vélo et avec un matériel encore trop lourd et peu adapté… Bref des aventuriers ces gars !

Joël Lodé(1) était de ceux la. La première génération. Ses récits ont bercé mon enfance et ont alimenté pour une bonne part cette envie de partir à bicyclette sur les routes du monde pour le regarder de plus près. Pour l’écouter respirer. Pour écouter la terre hurler sa lente agonie, pour admirer ses Hommes dans leur course, leur sueur, leurs espoirs et leurs croyances. Pour comprendre le monde. Une partie tout du moins.

Et par la plus grande des magies, je reçois un mail de Joël. Bien sur tous les messages que je reçois, les votre, me touchent, m’encouragent et me soutiennent. Mais recevoir un message de celui qui aura révélé, éveillé et stimulé ce voyage certainement enfoui au plus profond de moi, reste le signe de ces choses incroyables, complètement irrationnelles, que l’on rencontre sur les chemins du monde en voyageant. Merci Joël. Il ne reste plus qu’à nous croiser quelque part sur cette terre, si grande lorsqu'on la parcourt à vélo. Mais tellement si petite car les gens de la même destinée finissent toujours par se croiser. Ici, là-bas...

Note 1 : « Bonjour Benoît. Désolé d'être le responsable de tes aventures, mais heureux de voir que de la bonne graine a été semée. Bravo pour ton courage, ta persévérance. Je te souhaite toute la chance que tu mérites, dans un monde qui va trop vite, et qui perd la boule, gardes la bonne vitesse, et les pieds sur les pédales, quand ce n'est pas sur la terre ». Joël. Joël Lodé, est l’auteur de « Le Tour du Monde à Bicyclette. Le Temps d’un rêve » (éditions PAC, Collection Grands Reportages, 1978).

D’une frontière à une autre terre

 Il y a des frontières qui divisent deux états d’une même culture. C’est par exemple le cas entre le Bénin et le Togo. C’était un même peuple qui a était divisé en deux. Ainsi, d’un côté ou de l’autre, rien ne change. La nourriture, la langue, les pratiques du vaudou, l’organisation sociale, etc., restent identiques.

On retrouve aussi ce sentiment entre l’Ukraine et la Russie par la route que j’ai emprunté. Une sorte de long glissement d’un pays à l’autre où les changements vont se faire doucement, à l’intérieur même du pays, d’Est en Ouest. Ainsi, il y a plus de différences entre la vie à Moscou que celle à Oulan-Oude, qu’entre Kiev en Ukraine et Moscou en Russie.

Et puis il y a des frontières qui marquent nettement une différence de culture. Une couleur de peau. Une langue. Une religion. Un niveau de vie ou de richesse. Un passé, une histoire. Un poste de service de l’immigration, cinquante mètres de no man’s land, un autre poste d’entrée et tout change d’un seul coup.

C’est le cas entre la Hongrie et la Roumanie. C’est le cas entre la Chine (poste frontière d’Hékou) et le Vietnam (Lao Cai). Plus rien à voir. Je quitte la Chine, toujours avec cet étrange sentiment. Que penser de la Chine, que penser de ces Chines tellement ce pays présente de différences entre les villes et les campagnes ? Je m'arrête un bon moment sur ce pont, au-dessus de cette rivière qui marque la frontière. Je visionne cette épopée en Chine. Les rencontres. Les retrouvailles avec mon Père. Ce Tibet si marquant. Ces pèlerins sur le chemin de la Khora. Le Yunnan et le peuple Hani. Les rizières en terrasse. La Chine profonde. La Chine très moderne où l'idéologie communiste ne rime pas avec l'ultra capitalisme qui s'y développe. La Chine avale tout. Matériaux, énergies, acier...

Je me tourne vers le Vietnam. Pays que je connais un peu pour y être passé tout juste deux ans auparavant. Et puis je me retrouve au milieu d'une foule impressionnante de vélos, de motobykes, de piétons, de femmes portant en balancier ces paniers de bambous pleins de fruits et de légumes. Une foule très organisée. Personne ne se touche. La lecture des trajectoires rend le déplacement fluide. On ne s'arrête jamais. On ne passe jamais devant une personne mais toujours derrière, ce qui permet par une anticipation du trajet des autres de ne jamais provoquer un arrêt. Cette marée humaine qui grouille dans les rues est vraiment très impressionnante au premier abord. Mais c'est un véritable plaisir que de circuler à bicyclette au milieu de ces centaines de vélos et de motos. Tout le monde fait attention a tout le monde. Cette notion est à mon sens très significative de la mentalité des Vietnamiens.

En Chine, tout le monde déboîte s'en regarder, tourne sans clignotant, roule n'importe où... Ce comportement marque certainement le signe d'un caractère très égocentrique du peuple chinois, surtout pour la jeune génération. Ce n'est pas rien que les Chinois appellent leur pays " l'empire du milieu " !

Bref, en l'espace de quelques mètres, entre les deux rives d'une rivière, tout change tout à coup. Un sentiment de paix, de plénitude m'envahissent alors. Les marchés sont abondants. Les couleurs magnifiques. Les soupes de poulets fument dans les lumières des ruelles profondes. Il y a donc bien une frontière entre la Chine et le Vietnam !

Sous les chapeaux Chinois

Sur ma route j'aime m'arrêter et admirer ces gens qui travaillent avec acharnement dans les rizières. Un travail perpétuel car au Vietnam, il y a entre trois et quatre récoltes de riz par an, le climat et le pays très abondant en eau permettant l'irrigation des terres toute l’année.

Tendis que les hommes conduisent les bœufs ou les quelques motoculteurs pour labourer et retourner la terre devenue boue, les femmes, arc-boutées, repiquent, brin par brin, les pieds de riz. Les pieds dans la vase, les femmes passent la majeure partie de leur journée au milieu de ces trèfles à quatre feuilles qui poussent abondamment dans tout le Vietnam. Signe de chance ?

Et puis ce que j'adore surtout, c'est regarder sous les chapeaux des femmes. On y trouve des photos du dernier groupe de Boys Band à la mode, des photos de famille, des cartes postales découpées. Ainsi, les femmes en levant de temps en temps le regard, peuvent se rattacher à ces images qui ont tant de valeur à leurs yeux.

Rendons à Monsieur Nguyen ce qui appartient à Monsieur Nguyen et non à M. Lee…

 Je crois que comme tout le monde qui voyage, j’avais et j’ai encore, des préjugés, des idées, des rêves même, qui m’animent. C’est d’ailleurs cela qui pousse ma curiosité et cette soif toujours de l’assouvir. Aller voir de mes propres yeux pour comprendre, confirmer mes idées ou bien au contraire, faire tomber ces barrières à « la con » que nous recevons devant notre télévision (elle aussi « à la con ! » ).

Je pensai trouver une Chine très conservatrice. Je pensais que le col Mao sur les vestes bleues des travailleurs était toujours d’actualité. Je pensais aussi, qu’associés à cette tenue, la casquette du peuple pour les hommes et le fameux chapeau chinois pour les femmes seraient le signe d’un hommage à Mao…

Je pensais aussi voir tout ce joli monde déferler sur des bicyclettes, fabriquées en Chine bien évidemment, sur la place Tien’ Anmen. J’ai du réviser mes idées… Le bleue des vestes existe toujours mais il est devenu pantalon Lewis et la grande marque Américaine au nom du Dieu Grecque de la victoire griffe maintenant la plupart des chaussures et des casquettes. Le peuple chinois change donc. Mes compagnons de chambre, Russes tous les deux, vivant ici depuis six mois et venus à Beijing pour apprendre l’art du Tai-Chi-Chuan, me disent que ce style de vie, cette philosophie même, n’est plus pratiquée que par les vieux Chinois.

La jeunesse pendant ce temps préfère « Chatter »sur internet. Cette jeunesse qui change tant. Qui se mondialise ! Qui mange chez Mac Do’. Qui devient sédentaire et qui se dirige vers une obésité certaine !

Les bicyclettes disparaissent. Le vélo électrique sillonne les rues. Rapide, silencieux. Cependant même si ces deux dernières qualités sont des arguments de vente indiscutables, je ne sais pas si ce moyen de transport reste si écologique que cela.

Je me rappelle un peu de mes cours de sciences physiques, et j’avais retenu que tous les mécanismes avaient un rendement inférieur à un. Les centrales électriques qui fleurissent le décor du paysage partout en Chine montrent à quel point le pays a besoin de cette énergie. Cependant si pour la recharge d’une batterie de vélo il faut trois cents kilogrammes de charbon pour la centrale, je ne crois pas que ce mode de transport soit, au final, si écologique que cela. J’aimerais bien connaître le coût énergétique des vélos électriques et les moyens pour recycler les énormes batteries au lithium…

Non, le vélo, c’est un truc vietnamien. Pas Chinois ! Au Vietnam, tout le monde utilise le vélo. Parfois même, les vieux vélos sont transformés en « Brouettes ». Ils ne servent uniquement à transporter des marchandises. On les charge au maximum de paniers. Et, à l’aide d’un tube soudé sur le guidon, le commerçant, marche à côté de son chargement, très souvent spectaculaire…

Les enfants vont et viennent sur les routes. En groupe de dix ou plus, ils discutent. Ils mettent souvent pied à terre au bas des montées. Et comme les horaires des cours sont assez compliqués et que les professeurs donnent le même cours à plusieurs classes, les groupes se croisent. Ainsi, à toute heure de la journée, il y des gamins sur leur vélo. Très souvent à deux le même engin. C’est très joli à voir d’ailleurs. Les jeunes filles ont leurs longs cheveux qui dépassent de leur chapeau en paille de riz. Chapeau Chinois que l’on voit beaucoup plus au Vietnam qu’en Chine finalement…

Les positions (mudrâ) du Bouddha

Les mudrâ sont des positions particulières des mains caractérisant les grandes attitudes du Bouddha. Ces symboles sont plutôt utilisés dans le Mahayâna, mais ils illustrent toutes les iconographies de toutes les écoles. On les retrouve particulièrement dans les sculptures de Bouddha et de Bodhisattva. Ces représentations sont particulièrement importantes car elles illustrent aussi le parcours vers l'éveil du Bouddha historique.

De même que le Bouddha n'est pas le nom propre d'un personnage mythique, mais signifie simplement « éveillé », ces images ne sont pas nécessairement la représentation du Bouddha historique, mais la représentation d'une attitude susceptible de conduire à l'état de Bouddha. Parmi ces mudrâ qui jalonnent l'ascèse du Bouddha historique, mais qui sont également pratiquées par tout le monde asiatique et indien en dehors du bouddhisme, il y a bien sûr le dhyâni-mudrâ qui désigne la pratique de la méditation à laquelle le Bouddha s'est consacré durant de très longues séances, le bhûmisparsha-mudrâ, lors de la dernière méditation précédant l'éveil, il prend la terre à témoin sous les assauts de Mara, et le dharmachakra-mudrâ, le mudrâ de la mise en mouvement de la roue de la loi présenté lors de son premier discours à Sârnâth.

 

Extrait de croquis de mon carnet de route

 

 

Regards dans le rétroviseur et rétrospective de ma route en Asie du Sud-Est

 L’amour au Vietnam

Il pleut. Une pluie forte. Chaude. Une pluie dans la nuit qui accompagne mes derniers kilomètres épuisants pour arriver dans le cœur d’Hanoi. Je suis trempé. Mais je suis heureux en fait de rouler sous l’eau. Il y avait si longtemps. Ma dernière averse remonte à mon passage en Hongrie. Le reste, de la neige en Russie, en Mongolie et au Tibet. Du froid, beaucoup de froid. Mais pas de pluie.

Je repense alors à toutes ces choses qui faisaient mon quotidien en France et qui me plaisent beaucoup. La pluie. Les odeurs de la nature qui se dégagent alors. Le bruit de l’eau. Je repense aussi à tous ces petits endroits merveilleux, là, tout près de chez moi. Je repense au Cotentin. Aux moutons de la baie du Mont Saint Michel dans les champs du Val Saint Père. Je repense aux marais de Tréviéres que j’ai hâte de découvrir en profondeur.

C’est parfois en allant au bout du monde que l’on s’aperçoit des merveilles qui sont au bout du chemin de sa maison. C’est d’ailleurs pour ces raisons, une fois arrivé au bout de la route, quand on rentre au port, qu’on comprend la valeur des choses, qu’on apprécie pleinement touts ces petits détails qui nous échappent, si subtiles, si présents pourtant. On rentre alors heureux, conscient de ces bonheurs. Heureux et non aigri.

C’est aussi sur ces routes du bout du monde que l’on se rend compte des personnes qui nous manquent. Des personnes qui nous sont chères.

Hanoi. Je redécouvre toute cette ville animée. Pleine de vie. Les marchés. Les Vietnamiens qui s’étirent après leurs séances de marche et de footing autour du Lac à la levée du jour. Je me sens tellement bien ici. C’est assez étrange d’ailleurs, car au milieu de cette agitation, du bruit infernal de la circulation, des coups de marteau des chaudronniers qui martèlent le fer blanc pour en faire toute sorte de boites, je me sens très… zen. Tout tourne rond. Est ce l’influence du Bouddhisme ? Est ce cette énergie et cette vigueur que dégagent les Vietnamiens ? Leur bonne humeur, leur hospitalité, leur gentillesse ? Leur positivisme et leur optimisme très en opposition du peuple africain (Où le « Inch’Allah » prend alors tout son sens… Mais le riz, Inch’Allah, va pousser si on commence par le planter…). C’est par une sorte de mélange entre tranquillité de l’âme et énergie des corps que je pourrais définir le Vietnam. C’est peut être ce qui correspond finalement à mon voyage. Un corps qui travaille et un esprit qui trouve la sagesse. Et qui fait la paix avec ses vieux démons.

Je pose ma bicyclette pour quelques jours. Mon amoureuse me rejoint dans ce rêve. Nous nous retrouvons après ces quatre mois de séparation. Depuis Vienne et Prague. Nous retrouvons notre complicité. Nous pouvons enfin mettre les couleurs sur nos correspondances par écrits. Mais ces quatre mois parfois difficiles, n’ont pas été perte de temps. Nous avons, malgré cet éloignement physique, appris à nous connaître, à nous ouvrir l’un à l’autre. Pour le plus grand de nos bonheurs respectifs.

 Alors nous voilà partis à pied à découvrir les secrets, les merveilles de ce long pays. La baie d’Along nous offrira les plus belles lumières du Vietnam. Dans la petite cité d’Hoi An, je retrouve mon amie Em et nous partagerons la vie d’une famille vietnamienne. My-Son nous ouvrira les portes de son ancienne cité du royaume Champa. Hué nous émerveillera dans tous ses temples et tombeaux des dynasties des N’Guyen et du prince Tu Duc.

Et puis nous partons à la rencontre des H’Mong dans la région de Sapa. Les brumes et le froid d’un hiver encore présent, nous laissent entre apercevoir les petites habitations de bambous, les rizières en terrasse semblables à celles du Yunnan en Chine. Et puis, dans une fenêtre de nuages qui s’ouvre, très haut dans le ciel, nous sommes surpris par une pointe rocheuse comme sortie de nulle part. Nous sommes perdus dans les brumes, nous sommes dans le fond d’une profonde vallée. Et puis nous nous laissons guider par les femmes H’Mong, aux oreilles percées et ornées de grands anneaux, aux cheveux coiffes d’un long turban noir. Pieds-nus dans leurs petites chaussures de plastique, portant les mêmes vêtements magnifiquement brodés toute l’année, nous nous réchauffons sur les petits braseros.

De retour à Hanoi, la magie des marionnettes sur l’eau viendra raviver nos souvenirs de gosses. Et puis, l’heure du retour sonne. My rentre à la maison en avion. Ca prendra pour moi un peu plus de temps. Je rentre avec ma bicyclette par la route. Et je reprends donc ma route. Je quitte l’axe touristique ; mais tellement beau, tellement reposant, tellement surprenant aussi… et je roule vers l’Est. Vers le Lao (Je dis Lao et non Laos, car le pays s’appelle le Lao. Ce sont les Français qui ont déformé le nom pour en ajouter un « S » et permettre ainsi de dire « Laotiens ou Laossiens » par exemple. Mais non, le vrai nom, c’est Lao et les habitants sont des Lao…).

Route droite, toute plate. Circulation intense et dense à la sortie d’Hanoi. Je retrouve mes sensations. L’équilibre de mon chargement. Je roule avec le sourire. Celui du marin qui rentre au port. Mais qui toutefois profite encore des plaisirs que lui offre la mer. Je reste prudent. Attentif à la fois à la route et aux merveilles de ce voyage. J’ouvre tous mes sens pour ne rien perdre de ces couleurs, de ces bruits, de ces odeurs.

Une mobylette me double en même temps que deux camionnettes se doublent en face de moi. Le motard s’emplafonnera dans le pare brise du camion. Tout part en éclats. Plastique, verre, ferraille, vêtements, corps. M’arrêter ne servirait à rien. Je quitte cette scène d’horreur qui vient de se produire et tout fébrile, les jambes emplies de cette décharge d’adrénaline, je redouble de vigilance.

Et puis je traverse les premières montagnes, je passe entre ces formations karstiques si caractéristiques du Vietnam. Je change de braquet et me lance dans les premiers lacets de montagnes qui me conduiront maintenant jusqu’a Vientiane au Lao. Des familles m’invitent à partager du riz et un morceau de natte sur le plancher en bambou de leur habitation sur pilotis.

 

La famille au Lao

Une autre frontière. La fin d’un pays. Le Vietnam. Début d’un autre. Le Lao. Petites cabanes de bambous. Un policier. Coup de tampon. Je continu ma route dans ces montagnes, au travers cette épaisse végétation. Montées. Descentes. Petits villages. « Sabeady ! Sabeady ! »me lancent les enfants. Ils sont tous excités quand je leur réponds. Je croise quelques chasseurs. Quelques gamins aussi avec des masques de plongée et des arbalètes qu’ils ont fabriqué eux-mêmes en bois, la flèche étant propulsée avec des bandes en chambre à air. Ils passent ainsi leur temps dans les rivières à l’affût des poissons.

Un silence extraordinaire règne dans ces montagnes. Des cris d’oiseaux et le chant des femmes qui ramassent des pousses de bambous, viennent animer cette nature complètement vierge. Il y a cependant encore des zones de terres brûlées à vie ; conséquences de l’agent orange et des défiolants largués pendant la guerre du Vietnam. Il faudra encore des années avant que la végétation ne reprenne vie.

Je ne croise personne ici. Je cherche de la nourriture. J’ai terriblement faim à vrai dire. Mes réserves sont complètement épuisées. Dans les petits villages il n’y a pas d’épicerie. Les seules « stands » faisant offices, ne vendent que de l’essence, des cigarettes, des rustines, de la ficelle, du baume du tigre, des chaussures en plastique, des élastiques pour faire des lance-pierres pour les gamins… Bref, tout sauf de quoi manger. Les paysans de ces montagnes vivent en complète autarcie et cultivent leur riz, élèvent leur volaille et des cochons, vivent de la cueillette et de la chasse. Je me vois donc obligé d’aller frapper à la porte des maisons pour acheter du riz dans les familles complètement surprises de voir un type à vélo dans ces régions…

Le soir venu, je m’arrête généralement dans les petits hameaux, je plante ma toile sur le terrain de volley-ball. Les enfants me regardent, très curieux, mais ils restent à distance. Très sauvages. Dés que je fais un pas pour prendre quelque chose dans mes sacs, ils se retournent en décampant… C’est dire si le touriste est de passage dans ces régions. J’ai parfois rencontré le même comportement des petits enfants en Afrique quand ils voyaient ce grand toubab sur son vélo…

Je rencontre cependant quelques vieilles personnes très heureuses de venir à ma rencontre pour échanger de longues conversations en français. En effet, la plupart d’entres-elles sont allées à l’école dans les années 40, 50 et parlent très très bien ma langue. Ca me permet d’apprendre de ce pays d’une part mais aussi de me constituer un petit lexique Français – Lao.

Je passe dans la région de Phosavan, dans la pleine des Jarres. Bien que très respectueux de ce site archéologique, je suis très déçu et je ne ressens pas grand chose devant ces gros pots en pierre dont personne en fait ne peut donner une explication quant à leur utilisation n’y les dater précisément… Pas grave, la région et magnifique. Je prends garde toutefois au moment de camper car c’est la pleine période des brûlis sur les rizières. C’est parfois même très dérangeant tellement il y a de fumée.

Et puis j’approche de Vientiane. Les capitales me font un peu peur. Pas toujours facile de s’y retrouver, de s’y repérer… Alors je préfère dormir à l’entrée de la ville et d’y rentrer au lever du soleil. Je roule en longeant le Mékong. Quelques boutiques. Des maisons. Quelques agences, concessionnaires autos. Et puis je me retrouve dans la campagne. Je viens de traverser la capitale s’en trop m’en rendre compte. C’est vous dire la tranquillité et la taille de Vientiane. Sorte de petit village. Pas trop de pollution, pas de gratte-ciel. Capitale où il fait bon vivre en fait.

Je me dirige vers la place Nam Phou et je rentre dans la Cave des Châteaux. Le patron est là, au bar. Il me regarde, hésite un peu, l’air étonné avant de dire, « Bah merde alors ! ». Le patron c’est mon cousin. Anou. Anouradjah (Le petit maradjah). Le frère de Radjahni. La dernière fois que nous nous sommes vus tous les deux, c’était en France en 1986 lors de l’enterrement de Roland, mon Grand-père.

C’est tout de même moche que les enterrements réunissent les familles. Il y a tant d’autres occasions pour se retrouver.

Je repense alors à mon escapade au Maroc et en Mauritanie avec mon autre cousin Pierre-Henri l’été dernier. C’était un beau voyage. Et puis on apprend tellement bien à se connaître sur les routes.

Allez, on charge le vélo et les sacs dans un Touk-Touk et Anou me conduit chez lui. Je rencontre sa femme Wall, ma cousine donc ( ! ) et ces trois magnifiques filles. Le temps de prendre une douche et Anou m’offre un coup de Pif’ et une assiette de fromages ! Si ce n’est pas des retrouvailles ça ! Anou n’a pas changé. Je suis heureux de le retrouver. Ensemble nous partons en moto sur les pistes du Lao, dans les profondeurs de villages qui bordent le Mékong. Passage à Luang-Prabang, ancienne capitale du Royaume, merveilleuse mais tellement défigurée par le tourisme…

Je retrouve aussi Scraett. Depuis Moscou avec Scarlett, nous nous croisons de temps en temps. Nous étions dans le trans-sibérien. Retrouvaille à Irkoutsk, à Oulan-Oude, complètement par hasard au milieu d’une piste dans les steppes. Puis à Oulan-bator et ici, au Lao.

Le temps de descendre les rivières dans la région de Vang Vien et je reprends ma route vers le sud. Passage dans des petites pirogues pour contourner les affluents du Mékong. Arrêts dans les Wat, ces monastères Bouddhistes. Les bonzes sont très accueillants toujours. Et puis, je prends mes premiers coups de soleil, moi qui attendais la chaleur depuis si longtemps, et bien me voilà servi ! Alors pour patienter pendant les heures chaudes de l’après-midi, je me beigne dans le Mékong avec les gamins des villages et je me laisse emporter par de longues siestes dans les hamacs. Je quitte le Lao par une dernière étape dans la région des 4000 îles et à défaut d’y apercevoir les dauphins qui remontent les cours d’eau douce, je me laisse guider par le pas paisible des éléphants que les agriculteurs utilisent pour exploiter le bois.

 

L’amitié au Cambodge

J’arrive un peu par hasard à Phonm Penh au Cambodge. Je n’avais pas vraiment prévu de passer par ici. Je crois que sur un tel voyage, il ne faut rien trop prévoir…

Mon Pote Jean-Bernard vient en vacances au Cambodge pour deux semaines. Sa belle-fille y travaille actuellement comme journaliste et l’envie de m’accompagner et de partager un morceau de ce rêve est plus forte que lui. Alors passage de frontière dans le nord. Piste. J’ai même presque failli louper le poste ! Rien n’est vraiment indiqué sur ces pistes au milieu de la foret. Une nouvelle route est en construction et à Stung Streng les Chinois terminent un immense pont qui enjambe le Mékong.

Ma première nuit au Cambodge se fera dans un orphelinat et les enfants en manque d’affection, passent la soirée avec moi. C’est bien difficile de partir au matin suivant.

Visite de Phonm Penh. Capitale encore marquée par les époques du colonialisme et les années d’horreur du régime de Pol Pot. Nous visitons donc Phonm Penh, ces rues animées, les marchés, les Touk-touks ou les taxis-moto nous portent d’un quartier a l’autre. Dans la rue 170 je me régale des boutiques de pièces détachées pour les vélos. Il y a tout. Rayons, moyeux, roue-libre, des fourches et des cadres, pneus, jantes, câbles, graisses, sonnettes, visserie… enfin tout quoi. Comme chez Marcel Gouabault pour ceux qui ont connu le musée et le bonhomme ! Entre les bazars traditionnels et le grand marché Russe (où là on trouve de la pièce de moto en pagaille !) il y a au milieu cet immense tour commerciale, à la manière centre commerciale de Pékin. Les prix sont exorbitants, je ne sais pas qui parmi le peuple Cambodgien peut se permettre d’acquérir ces produits ?

 Alors les gens se baladent dans les étages, la jeunesse vient frimer chez Mac Do’, et une miss fait la promotion de la dernière motobyke d’une marque Nipponne. On vend du rêve quoi…

Avec Jean-Bernard nous traçons maintenant notre route vers le sud du pays et retrouver l’océan me réjouis. Hors de la route, nous passons dans des petites pistes et nous recevons un accueil merveilleux de ces familles. Longs moments de détentes avec les enfants qui n’hésitent pas à monter dans le haut des cocotiers pour nous offrir le fruit qui viendra nous désaltérer. Confondant un petit restaurant avec ce qui n’est autre qu’une maison, la famille nous invite tout de même à manger. Nous passons ainsi des moments inoubliables et la joie, les sourires et les pitreries des enfants me sont encore très présents à l’esprit aujourd’hui. A Takeo les rats nous passerons sous la table pendant notre repas du soir.

A Kep dans cette ancienne cité balnéaire des colons, abandonnée, truffée de balles de fusils mitrailleurs témoignant de la violence des combats avec les Khmers Rouges, nous succombons à l’appel de l’île du Lapin pour un bain sur les plages paradisiaques et les crevettes grillées viendront nous remettre de tous ces efforts.

En route pour Kampot, nous nous lançons dans l’ascension du Bokor. Une journée de combat pour sortir ces 33 kilomètres de montée dans une piste trop difficile. Nous sommes cependant satisfaits de notre performance car les autres touristes en moto cross n’ont pas mis vraiment beaucoup moins de temps que nous. Et puis quelle récompense tout en haut ! Sur la corniche nous admirons la densité de la jungle impénétrable. Le chant de cigales, grillons et de ces oiseaux aux couleurs spectaculaires, montent jusqu'à nous. Au loin, la mer. Autour de nous, les vestiges d’une autre ancienne cité climatique des années folles.

De retour à Phonm Penh nous nous recueillons un moment dans cette ancienne école, devenue le centre S-21 de Tuol Sleng, lieu de torture et d’exécution des Khmers Rouges. Plus jamais ça !

Une navette nous remonte sur les eaux du Tonle Sap. Le débarquement est pittoresque : avant de remonter dans les méandres du Tonle Sap, des petites pirogues viennent nous prendre en charge, notre bateau rapide ayant certainement un trop fort tirant d’eau. Je crois que la plupart des touristes à bord ne s’attendaient pas à cela… C’est un peu la panique chez certains.

Et nous voilà à Sien Reap. Parés pour aller découvrir la magie d’Angkor. Et le lieu est extraordinaire. On se prend à imaginer alors les temples animés de vie, de tous ces Rois, de ces danseuses, costumes, éléphants ornés de mille diamants. Le sourire énigmatique des Bouddhas du Bayon renferme certainement encore bien des mystères…

Le Cambodge restera pour moi le signe de l’amitié. Amitié partagée sur ces routes, ces pistes, dans cette ascension sans fin du Bokor avec JB, amitié sous la chaleur, amitié à partager les coups de soleil et le sanglant baiser des moustiques. Mais c’est aussi tout un peuple qui nous est alors devenu amical. La gentillesse des Cambodgiens et une de leur plus belle qualité.

Et puis parce que les rêves sont toujours trop courts, nous revenons à Bangkok, JB rentre à Paris, les yeux gorgés de couleurs, la tête remplie des joies des enfants. JB, partant pour d’autres routes ?

 

La fin d’un chapitre Asiatique a Bangkok, Thaïlande

La ville est immense. Est-ce vraiment la peine de monter tout en haut de ces tours de verre pour essayer de percevoir un paysage d’échangeurs complexes sur des autoroutes qui s’étirent jusqu’à l’horizon ?

Bangkok est aussi une ville de contrastes : Aux pieds des tours, quelques quartiers bidons-villes vivent certainement leurs dernières heures sous les regards menaçants des grues. Plus à l’Est, des canaux nous conduisent dans une cité lacustre construite sur politis. Cabanes en tôle. Les gamins se baignent dans cette eau des plus douteuse. Marchés flottants.

Et puis impossible ici de vous décrire Chinatown. Odeurs. Echoppes remplies de gadgets provenant de Chine. Restaurants ambulants sur les trottoirs. Lanternes de papier rouge rivalisant avec les néons modernes. Ruelles grouillantes. Seuls les Touk-touks, ces taxis moto, réussissent à se frayer un chemin dans l’enfer de la circulation que nous avons du braver pour entrer au cœur de Bangkok avec Jean-Bernard.

Les représentations du Roi sont omniprésentes dans ce pays actuellement gouverné par un Premier ministre provisoire, nommé par les soldats, à la suite du coup d’état des derniers mois de l’année 2006.

Il existe de grandes différences entre ces quatre derniers pays que je viens de traverser. Le Vietnam bénéficie d’un tourisme qui profite largement au développement de tout le pays. Au Lao et au Cambodge, une misère et une pauvreté sont encore très présentes. Et ces peuples n’ont pas non plus les mêmes style de vie. Les Lao sont vraiment tranquilles. C’est un pays qui donne envie de se poser. De s’y arrêter longuement. Le Vietnam est beaucoup plus dynamique. Mouvement perpétuel ! Le Cambodge devra encore attendre quelques générations pour doucement se relever des années « Pol Pot », le peuple est encore marque dans les esprits et dans sa chair.

Et puis parce que le monde n’est pas très grand finalement, je rencontre Hervé. Hervé Leduc. Un Cyclo Rêveur comme moi. Hervé est parti depuis 3 ans déjà et sa route sera encore bien longue. Mais nous nous sommes déjà donnés rendez-vous en Amérique du Sud ou bien sur les pistes en latérite rouge en Afrique et nous partagerons nos récits en rentrant en France, puisqu’Hervé habite à 20 km du lieu de résidence de mes parents…

Je retrouve mon ami Pong. Pong est Thaï. Nous nous sommes connus à la Cité Universitaire d’Hérouville quand nous étions étudiants tous les deux. Pong vient de terminer ses études d’architecture à Strasbourg. Ensemble, écrasés sous une chaleur et une pollution insupportables, nous arpentons les rues de la capitale. Un métro aérien passe au-dessus de nos têtes.

Bangkok marque pourtant la fin du chapitre de ma route en Asie du sud-est. La Birmanie me laissera donc un plaisir prochain. Mais la porte est déjà ouverte sur d’autres rêves. Il est en effet trop difficile d’y aller avec une bicyclette, même si trois postes sont ouverts, la route à l'Est, elle seule, reliant la Chine au Nord à la Thaïlande au sud est ouverte. Et rentrer à l’intérieur des terres dans ce pays sous le contrôle d’une junte militaire n’est pas une chose très raisonnable. En effet, dans ce pays les frontières terrestres sont fermées, la seule possibilité de m’y rendre, est de prendre un avion, à la fois pour y entrer mais aussi pour y sortir. Un peu compliqué et hors de mon budget.

Demain je m’envole donc pour Katmandou au Népal. Début d’une autre route. Rencontre d’une autre culture. Du toit du monde. Avant de me laisser glisser vers l’Inde.

Bons vents à vous tous.

Benoît sur les routes du Monde à vélo

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